DSN201 - 3. La question de recherche
La question de recherche
La question de recherche est un élément charnière dans le développement d’une recherche, entre une observation du contexte d’étude et une analyse dirigée qui tentera de faire une proposition de savoir original. Elle est souvent la suite logique de l’élucidation du contexte d’étude (nous nous trouvons dans telle situation, avec tels enjeux et inconnus, donc notre question de recherche est telle). Elle précède l’énonciation de la conduite de la recherche (qui, bien sûr, repose sur la question de recherche).
La question de recherche est donc motrice dans la conduite de la recherche : elle justifie les moyens engagés et oriente la recherche. Couplée à l’hypothèse de recherche, qui normalement la suit, elle est le fondement de la recherche et de l’article scientifique.
Pertinence de la question de recherche
La pertinence d’une question de recherche se manifeste par la compréhension du contexte dans lequel elle se formalise, par son originalité (c’est-à-dire le fait que la réponse soit encore inconnue), par son actualité, par son opérabilité (on peut y répondre scientifiquement) et par sa clarté (on pourra déterminer clairement si la question a été résolue ou non). Elle est d’autant plus appréciée si elle offre une perspective nouvelle sur un sujet débattu au sein de la communauté de recherche.
Dans le domaine de la médecine, certains critères sont décrits pour élaborer une bonne question de recherche (adaptés ici). La question de recherche doit ainsi être :
Faisable — Elle doit tenir compte des limites et des problèmes liés au travail de recherche :
- Accès aux ressources nécessaires — on doit pouvoir obtenir des données suffisantes (p. ex., quantité et qualité des sujets interrogés, accès à la littérature sur le sujet),
- Expertise technique suffisante — on doit pouvoir manipuler les outils ou autres moyens nécessaires pour mener l’expérimentation : compétences, équipement, expérience pour concevoir l’expérimentation, recruter les sujets, mesurer les variables, diriger l’analyse et discuter les résultats. Il est souvent recommandé de faire appel à des techniques et méthodes connues et reconnues, plutôt que d’en élaborer de nouvelles soi-même,
- Moyens temporels et financiers — on doit avoir le temps et les ressources pour accomplir la recherche. Un comité d’éthique, par exemple, peut être très chronophage et compromettre la recherche ; la nécessité de voyager, d’utiliser du matériel coûteux… peut également être une difficulté mettant en danger l’activité de recherche,
- Question restreinte — une question trop ouverte peut détériorer la qualité de la recherche. Il est très souvent préférable d’élaborer une question restreinte, ce qui en améliorera l’efficacité.
Intéressante — Si l’on est la seule personne à s’intéresser à la question, c’est mauvais signe…
- La réponse doit intéresser autant des collègues du champ de recherche (ce qui valide la possibilité que cette recherche participe à « la discussion scientifique ») que d’autres personnes (ce qui valide un intérêt probablement pratique au-delà de la recherche elle-même). La vérification de cet intérêt engage la construction d’un narratif de recherche, lequel permettra une validation de la clarté et de l’intérêt potentiel de la recherche, ainsi qu’une visibilité accrue du projet,
- L’intérêt peut venir du fait que la recherche tente de confirmer, réfuter ou augmenter des résultats précédents, ou au contraire qu’elle tente de proposer un nouveau savoir, qu’il faudra justifier durant l’élaboration de la question de recherche ou de l’hypothèse,
- Un intérêt personnel peut également être mis en avant (p. ex., visibilité pour contribuer à un appel à projets de recherche financé).
Éthique — La dimension éthique d’une recherche demande principalement l’approbation d’un comité éthique institutionnel, qui juge du respect et de la protection des personnes engagées dans la recherche. La difficulté du processus et sa temporalité peuvent être un risque pour l’exécution de la recherche.
En recherche en design, l’éthique revêt des dimensions spécifiques :
- Consentement éclairé pour les prototypes — Les participants doivent comprendre qu’ils interagissent avec un prototype de recherche, pas un produit fini. Le consentement doit couvrir l’usage des données générées par l’interaction.
- Vie privée dans les recherches contextuelles — Les études in situ (ethnographie, probes, observations) collectent souvent des données sensibles sur les contextes de vie. L’anonymisation et la protection de ces données sont cruciales.
- Responsabilité du chercheur-designer — Le designer-chercheur engage sa responsabilité dans les artefacts qu’il produit, notamment lorsqu’ils sont déployés dans des contextes réels. Les implications sociales, environnementales et politiques des designs doivent être anticipées.
- Vulnérabilité des participants — Certaines recherches impliquent des publics vulnérables (enfants, personnes âgées, communautés marginalisées). Des précautions supplémentaires sont nécessaires, et le comité éthique peut exiger des garanties renforcées.
Sengers, Boehner et Warner (2015) proposent une approche de reflective HCI qui invite le chercheur à questionner ses propres valeurs et celles qu’il inscrit dans ses designs. Le Dantec, Poole et Wyche (2009) montrent comment les valeurs émergent de l’expérience vécue des utilisateurs et doivent être découvertes plutôt que présupposées.
Références
- Le Dantec, C., Poole, E. S., & Wyche, S. (2009). Values as lived experience: Evolving value sensitive design in support of value discovery. Proceedings of the 27th International Conference on Human Factors in Computing Systems, 1141–1150. https://doi.org/10.1145/1518701.1518874
- Sengers, P., Boehner, K., & Warner, D. (2015). Reflective HCI. Proceedings of the 2015 ACM SIGCHI Conference on Human Factors in Computing Systems, 3749–3752. https://doi.org/10.1145/2702123.2702491
Impact — La pertinence peut concerner plusieurs aspects, et se résume le plus souvent à se poser la question de l’impact du résultat de la recherche sur :
- la discussion de la communauté scientifique,
- le savoir scientifique,
- la situation sociale ou industrielle,
- de futures questions de recherche.
La question de recherche demande donc une bonne connaissance de l’état de l’art récent autour du sujet qu’elle traite (pour éviter de tenter de répondre à une question déjà résolue). La revue de littérature est essentielle. Une discussion avec des experts reconnus sur le sujet peut également être bénéfique.
De nouvelles techniques, de nouveaux outils, de nouveaux contextes d’études… sont des opportunités pour questionner des sujets sous de nouveaux angles, et donc de façon originale et actuelle par rapport aux nouvelles ressources accessibles.
La forme de la question de recherche
Dans sa forme, elle peut bien sûr être écrite de façon directe ou indirecte. Exemple basé sur (Deckers et al., 2013), combinant la question et l’hypothèse de recherche :
- Version directe : how do the experiences of people and the interaction between person and artefact change comparing explorative, active and following behaviours [of the artefact]. Following the theoretical outline related to human-human interaction, we hypothesise that the experience of the perceptual crossing [caused by the explorative behaviour] between person and artefact will positively impact the appreciation in interaction.
- Version indirecte (originale) : In this experiment, the explorative behaviour is compared to the active and the following behaviour to see what the effect is on the experience of people and the interaction between person and artefact. When perceptual crossing between person and artefact happens, this will, following the theoretical outline, cause the person to feel involved in the situation. You will come to appreciate that you affect and are affected by the artefact. An artefact and a person can build a common history in the course of their interaction.
La question, l’hypothèse et la stratégie
Une question de recherche s’accompagne le plus souvent d’une hypothèse de recherche, celle à laquelle la question de recherche tente de répondre, et d’une stratégie de recherche, celle qui va permettre d’y répondre. La faisabilité et la clarté de cette stratégie de recherche démontrent souvent la capacité et l’efficacité de la recherche à apporter une réponse satisfaisante.
L’élaboration de la stratégie de recherche doit être faite avec rigueur, pour prévoir en amont les risques et les difficultés éventuelles, les éviter si possible ou s’y préparer sinon.
La question de recherche, l’hypothèse de recherche et la stratégie de recherche sont les fondements de la pratique ; de leur élaboration découle la qualité de l’exécution de la recherche. Il est donc conseillé d’être continuellement critique pendant leur élaboration, et d’exposer ces éléments à des collègues, pour recevoir des recommandations d’amélioration avant qu’il ne soit trop tard.
L’hypothèse de recherche
Une hypothèse est une proposition ou une supposition vérifiable sur une relation entre deux ou plusieurs variables. Elle est construite à partir des connaissances existantes, établies par l’état de l’art, et d’observations. La recherche consiste le plus souvent à tester l’hypothèse par l’expérimentation (c’est-à-dire, empiriquement).
Souvent, deux hypothèses se confrontent :
- l’hypothèse nulle suppose qu’il n’y a aucune relation ou aucun effet entre les variables,
- l’hypothèse alternative suppose qu’il existe une relation ou un effet.
La qualité d’une hypothèse s’évalue par :
- sa clarté, sa précision et sa concision, ainsi que celles de ses variables,
- sa correcte contextualisation,
- la possibilité de la tester : évaluable et falsifiable (il doit être possible de tenter de prouver qu’elle est fausse).
Évaluer l’hypothèse de recherche
Une hypothèse est évaluée le plus souvent selon un processus en cinq étapes :
- La conception de l’étude
- Choisir un type de recherche (quantitative, qualitative ou mixte),
- Définir l’échantillon, les outils de collecte de données et opérationnaliser les variables.
- La collecte des données
- Recueillir les données par des enquêtes, expériences, entretiens ou observations,
- Veiller à la fiabilité et à la validité des instruments utilisés.
- L’analyse des données
- Utiliser des tests statistiques appropriés (test t, ANOVA, régression, etc.) pour les données quantitatives,
- Pour les données qualitatives, utiliser des méthodes comme l’analyse thématique ou l’analyse de contenu.
- L’interprétation des résultats
- Si les résultats rejettent l’hypothèse nulle et soutiennent l’hypothèse alternative, celle-ci est validée,
- Sinon, on retient l’hypothèse nulle, sans toutefois la prouver : on ne peut que dire qu’elle n’a pas été rejetée.
- La présentation des résultats
- Inclure des indicateurs comme la significativité statistique, la taille de l’effet et les intervalles de confiance,
- Discuter des implications, des limites de l’étude et des perspectives de recherche.
Le cas de l’hypothèse physique
En écho à la recherche au travers du design (cf. 2. La recherche : les prototypes y sont décrits comme des « hypothèses matérielles »), le prototype prend souvent le rôle :
- d’hypothèse physique (physical hypothesis with sufficient product qualities — Frens, 2006, p. 185),
- d’hypothèse incarnée (embodied hypothesis with sufficient system qualities — Hengeveld, 2011, p. 200),
- ou d’hypothèse comportementale (behavioural hypothesis with sufficient behavioural qualities — Deckers et al., 2013, p. 28).
Quelques références
- Deckers, E. J. L. (2013). Perceptive ‘qualities in system of interactive products’ (Doctoral dissertation, Eindhoven University of Technology).
- Frens, J. W. (2006). Designing for rich interaction: Integrating form, interaction, and function (Doctoral dissertation, Eindhoven University of Technology).
- Hengeveld, B. (2011). Designing LinguaBytes: A tangible language learning system for non- or hardly speaking toddlers (Doctoral dissertation, Eindhoven University of Technology). https://doi.org/10.6100/ir715535